Les Amis De Gaetan

Hommage des amis (Notre-Dame-de-Paris, 1977)

La Peinture de Gaëtan

par Jacques Holzl – Béatrice Holzl – Danielle Ubeda et Nicole Tempier

La peinture de Gaëtan est faite d’images et d’espaces singuliers où se croisent sans jamais se rencontrer des personnages et des formes récurrentes chargées de sens. Personnages à têtes de téléviseurs aux immenses yeux vides, montagnes stylisées entre graphs et oiseaux, formes vaguement géométriques aux couleurs vives, anatomies déformées mais pourtant identifiables qui tendent énergiquement leurs membres dans des directions indéfinies, tout un répertoire de formes qui passe d’un tableau à un autre, enjambe des périodes diverses et se lovent ici et là dans un coin de toile, disparaissant un instant pour revenir un peu plus tard dans une autre peinture.

A la fois simples visuellement et complexes symboliquement ces images et espaces reflètent cette quête d’absolu qui a toujours été le moteur de vie de Gaétan et son exigence d’artiste. Son immense culture en esthétique (plusieurs recherches universitaires) et son intégrité fondamentale ne lui permettaient pas de reprendre des choses déjà vues en art et sa route fut difficile pour rester toujours dans une singularité constructive. Au risque de ne pas séduire le marché, il s’interdisait toute facilité et tout compromis commercial construisant pierre à pierre une œuvre plastique originale mais toujours en prise avec le réel, avec la société.

Le couple, l’autre, l’amour, le désir furent les compagnons de ses premières toiles mais aussi les témoins de ses premières méditations. Entre collage et peinture, ses créations originelles se servaient de tissus imprimés et de bien d’autres matériaux textiles pour distancier ses émotions et inventer un nouveau vocabulaire personnel.

Une période en poussant un peu une autre, les thématiques premières ont pourtant perduré, des objets et des photographies cousues ont été intégrées pendant que ses personnages devenaient motifs de frises.

Plus tard, les formes géométriques ont occupé davantage de place au sein de paysages abstraits et mentaux proches du surréalisme mais tout en conservant des positions singulières dans l’espace de la toile. Nourries par son enracinement profond dans les Cévennes et plus particulièrement de Génolhac, ses thèses théoriques l’ont amené à s’investir politiquement dans la préservation de sa région et dans la création du Parc National en alliant action artistique et action de terrain. On retrouve un peu de tout cela, de manière diffuse, dans les œuvres de cette période-là.

La série suivante, autour et jusqu’au milieu des années 80, délaissera les incrustations de fragments du réel pour aborder les genres à la fois pédagogiques et éternels de la peinture: le nu, le peintre et son modèle, l’hommage aux maîtres. Mais rien d’académique dans leur traitement, au contraire, on y repère un désapprentissage systématique des proportions et de la perspective ainsi qu’une forme d’humour et de dérision, contrepoint léger de sa thèse sérieuse du moment en Histoire et Civilisations.

A partir de la fin des années 80 et jusqu’en 1992-93, Gaëtan revient en force vers le réel qui le perturbe et l’agresse. Il s’interroge profondément sur les rapports qu’entretiennent la société et les individus. Sa réponse plastique sera dans un premier temps « Contextuel » et « Médiamétrie » avant de se transformer plus radicalement avec « La Fabrik », titres génériques qu’il donne à ses séries. Sa production devient pléthorique, des dizaines de très grands formats, des centaines de dessins de grands formats eux aussi, des gravures, des toiles flottantes, du mail art aux amis. L’esthétique est elle aussi chamboulée, le texte autographe le dispute aux visages énormes, envahissants, beaucoup plus réalistes. La peinture est dessinée et les tracés colorés, les espaces des toiles sont saturés, ceux sur papier respirent comme les pages d’un carnet de voyages surdimensionné dans une articulation texte/fenêtre. L’artiste écrit parfois en anglais ou en espagnol, date systématiquement ses œuvres, ce qui nous permet de suivre son « Work in Progress », sa boulimie productive, son travail à la chaine, sa Fabrik/que plastique.

Et puis un jour, le doute s’immisce, la machine à produire s’enraye et Gaëtan regarde dans le rétroviseur les œuvres de toutes ces années passées. Le regard acéré et critique qu’il avait eu sur les œuvres des autres, il le porte maintenant sur son propre travail et impitoyablement il détruit un grand nombre de ses œuvres anciennes et même récentes. Alors il sélectionne, élimine pour ne laisser perdurer que ce qu’il juge comme l’essentiel de sa production. Dans son entourage proche, sa famille, ses amis sauvent un grand nombre de ses productions mais il n’y en aura plus de nouvelles, ou très rarement: le feu sacré s’est éteint ou continue à couver?

Une dernière toile, de commande certes, mais bien traitée avec sa manière picturale si particulière verra le jour en juillet 2012, « Nicolas de Jouany, chef camisard ». Tout est là: le rebelle, l’engagé, le cévenol, l’historien, le peintre, l’homme entier, notre ami de toujours.